Chaque individu possède en lui la ressource de développer des histoires qui le rendront plus fort

Accompagnement des hommes et des femmes dans leur vie au travail :

  • Accompagnement individuel
  • Accompagnement d’équipes et de communautés

Accompagnement des jeunes dans leur parcours scolaire :

  • Orientation - Aller à la recherche de son projet
  • Confiance en soi - Gestion du stress

Le voyage de vie Publié le : 28 mars 2016

voyage bernardJ’ai découvert, il y a quelques semaines, un nouvel outil narratif passionnant et très efficace qui s’appelle le VOYAGE DE VIE. C’est un outil que l’on doit à David Denborough, tiré de son livre « Retelling the stories of our lives » (re-raconter les histoires de nos vies). Le chapitre concerné s’intitule « Life as a Journey : Migrations of Identity » (La vie comme un voyage : migrations d’identité). Un grand merci à Antonia Benque, une collègue qui s’est formée aux Pratiques Narratives avec nous à Paris, qui nous a fait découvrir ce passage du livre de David et qui l’a traduit en français, avec le regard final d’Elizabeth pour nous le rendre accessible.

Tout comme l’Arbre de vie, il y a quelques années, j’ai tout de suite été séduite par cette nouvelle métaphore qui est un beau moyen d’aborder la vie comme un voyage. Et comme tous les voyages, il y a des chemins parcourus et des chemins encore à parcourir. Il y a les compagnons de route, les lieux que nous avons envie de visiter, les obstacles qui se sont mis sur notre chemin, des souvenirs que nous allons garder, les chansons qui nous ont accompagnés, etc.

J’ai tout de suite eu envie de l’utiliser, ce que j’ai fait depuis, notamment avec un adulte en transition de vie, avec une jeune fille déscolarisée, avec un groupe classe sur la confiance et l’orientation. Et je suis fascinée par la richesse de ce que cela a produit à chaque fois.
C’est un moyen très efficace pour libérer l’expression, faire raconter et re-raconter des histoires et entrer de plain-pied dans les expériences de vie très rapidement. Parfois, c’est difficile d’entrer dans l’expérience et de faire raconter des histoires. Le voyage de vie est une métaphore propice pour évoquer des histoires de vie. Chronologiquement, elles viennent toutes seules, toutes les histoires de vie, les belles et les moins belles. Mais quand on évoque les moins belles, c’est sous l’angle de : « comment les a-t-on surmontées, contournées, dépassées ? ». Quant aux belles expériences, elles vont nous renseigner sur les valeurs, les espoirs et le sens qu’elles ont pour les personnes. On remplit au fur et à mesure son Kit de survie qui regroupe tout ce que l’on a appris, développé en chemin et qui nous a aidés.
Ce que permet le Voyage de vie : entrer très rapidement dans les expériences/histoires de vie. Les compétences, qualités, valeurs sont immédiatement illustrées par les expériences racontées. On a accès automatiquement à ceux qui ont croisé notre chemin, aux témoins de ces expériences, donc au club de soutien. On remplit son Kit de survie en route et quand on a fini la conversation, on a abordé beaucoup de sujets de manière fluide et naturelle. De plus, ce je que j’ai pu constater, c’est que c’est dynamique ; la métaphore du chemin met les personnes en mouvement et ça ajoute une notion de temporalité très intéressante.
Une fois le Kit de survie bien rempli, on peut se retourner vers le chemin à parcourir et voir ses rêves et projets plus accessibles. On peut anticiper les obstacles qui peuvent survenir en se sentant plus fort pour les surmonter.
C’est une belle alternative à l’Arbre de vie. Avec l’Arbre de vie on est principalement dans l’histoire préférée, il a clairement pour intention de recenser tout ce qu’il y a de précieux pour la personne pour pouvoir se sentir plus fort face aux épreuves de la vie. Le Voyage de vie a cette même intention mais aborde plus de sujets et notamment les moments difficiles. Il permet également d’intégrer de multiples métaphores liées au voyage. Il faut dire qu’une mission d’accompagnement avec une personne, c’est déjà un voyage que l’on fait ensemble et qui nous amène d’un endroit à un autre, vers un désir, un objectif. Donc c’est très naturel, pertinent et évident dès que l’on parle de voyage, de chemin. Et puis, quand on voyage, on peut prendre plusieurs chemins : le chemin professionnel, le chemin scolaire, le chemin de vie, etc.
Une belle boussole aussi pour le praticien narratif car, à travers le voyage de vie, on retrouve et on reste en lien avec toutes les intentions narratives.
Je dirais presque que si j’avais une seule séance à faire avec une personne, je lui ferais faire son voyage de vie car il permet d’aborder : passé, présent, futur, ressources, problèmes, rêves, projets, club de soutien… On documente et on repart avec son voyage de vie que l’on va pouvoir raconter et partager, si on le souhaite, quand on le fait en groupe.

Exemple : le voyage de vie de Margaux
Margaux a 17 ans. C’est une jeune fille extrêmement intelligente, vive et pleine de projets pour sa vie. Elle a une famille aimante qui la soutient, des amis fidèles. Tout pourrait aller super bien pour elle si « Crise d’angoisse » ne s’était pas invitée dans sa vie brutalement quand elle était en 3ème. En seconde, cela a eu pour effet qu’elle s’est retrouvée déscolarisée malgré elle. Cette année, elle en a redoublé sa 1ère. Margaux arrive parfois à retourner en cours comme récemment quand son ami Dylan est venu la chercher.
Nom du voyage : Chemin de l’épanouissement
Cercle de soutien, mes compagnons de voyage, ceux sur qui je peux compter : papa et maman (très présents, ouverts, très à l’écoute), Aliénor, Dylan qui prend régulièrement mes cours, Capucine, Zayat, famille au sens large, Shana, Mme Z. (ma professeur de maths que j’adore), Fabrice (un surveillant qui m’a soutenue), Mme L., les mangas…
Les valeurs qui me guident (comme une boussole, elles éclairent mon chemin) : combativité (même quand j’étais mollusque à la maison, j’ai toujours fait des choses), éducation, famille, amitié, honnêteté, sincérité.
Mon kit de survie : sophrologie qui a contribué à apaiser mes angoisses, rêveuse, pâtisserie, mangas, musique, coloriage, sport, autonomie (étudier seule à la maison), amitiés, guitare, motivation personnelle, force d’argumentation et de conviction (quand on a voulu me renvoyer du lycée et que j’ai argumenté pour qu’ils me gardent), sincère, courageuse, sensible, moi-même, un fond de confiance, combative, expressive, savoir demander de l’aide (parler, dire ce que je ressens à ma famille…).
Les lieux que je veux visiter, mes rêves, mes projets : être heureuse, voyager, faire la fête, avoir le bac S, intégrer l’Insa de Strasbourg, avoir mon permis.
Les bons souvenirs, les cartes postales de mon voyage : la découverte du monde des mangas, la pâtisserie (quand je fais de la pâtisserie je ne pense à rien d’autre, j’aime que ce soit bon et beau), l’amitié (ceux qui sont restés, qui m’ont aidée, Dylan qui m’amène tous les jours mes leçons et qui passe me prendre quand je sens que j’ai la force d’aller en cours, cela a renforcé notre amitié), le rapprochement avec les personnes (ce voyage de vie m’a fait grandir et cela m’a rapprochée des autres, je suis plus attentive aux autres, j’ai des discussions plus profondes avec eux).
Un message que j’aurais envie de transmettre sur ce que m’a appris ce voyage : mon expérience, ce que j’ai réussi à mettre en place qui pourrait peut-être aider d’autres jeunes. Ne jamais rester seule, savoir aller chercher de l’aide.

Méthodologie du voyage de vie
Prendre une grande feuille et dessiner un chemin. Au milieu du chemin, dessiner un cercle. À gauche du cercle, le chemin correspond au « chemin parcouru », à droite du cercle : le « chemin à parcourir ».

1ère partie – D’où vous venez

Le chemin parcouru – Se tourner vers le passé
Notez sur le chemin parcouru d’où vous venez (un peu comme les racines de l’arbre de vie), les éléments importants : lieux, personnes, origines…
En fonction de ce que l’on a à travailler avec la personne : quelle est votre histoire professionnelle ? Votre histoire scolaire ?
Qui a voyagé avec vous ? Quels sont les cadeaux que vous portez avec vous tout au long de ce voyage ?

Le cercle de soutien – Qui sont vos compagnons de voyage ?
Notez dans le cercle qui sont ou ont été vos compagnons de voyage (en vie ou dans vos cœurs) : des personnes, des groupes, des communautés, des personnes de différentes générations, des figures spirituelles, des amis imaginaires, des héros, des animaux… Selon vos souhaits, ajoutez des photos ou des caricatures. C’est votre club de soutien.

Valeurs, croyances, principes
Tout autour du cercle de soutien, écrire les valeurs clés, les croyances, les principes qui ont guidé votre voyage de vie. Ces valeurs sont comme notre boussole. Elles nous guident dans notre chemin. D’où viennent ces valeurs ? Qui nous les ont transmises ?

Lieux favoris
Tout au long du chemin parcouru, listez ou dessinez les lieux favoris où vous vous êtes déjà rendu.
En fonction de ce que l’on a à travailler : les moments favoris, les entreprises où l’on a été heureux, les moments scolaires que l’on a aimés.

Les étapes importantes
Tout au long du chemin parcouru : quelles sont les choses essentielles que vous avez accomplies ? En dessiner deux. Comment ont-elles pu être accomplies ? Qui a participé ?

Les obstacles surmontés, les rivières traversées
Tout au long du chemin parcouru : dessinez une montagne ou une rivière pour symboliser deux obstacles que vous avez surmontés au cours de votre vie (vie professionnelle, scolaire…), indiquez comment vous avez réussi à surmonter, contourner les obstacles et comment vous avez traversé la rivière. Comment y êtes-vous parvenu ? Qui vous a aidé ?

Kit de survie – Vers quoi on se tourne pour prendre des forces
En haut de la page, dessinez votre kit de survie. Il contient ce qui vous a aidé dans les moments difficiles. Vers quoi on se tourne pour prendre des forces ? Ce peut être des valeurs, des compétences, des personnes, des habitudes, des traditions, des croyances, des proverbes, des chansons, des ressources…

2ème partie – Aller de l’avant

C’est le moment de se diriger vers l’avenir, le chemin à parcourir
Notez sur le chemin à parcourir : les rêves, projets, espoirs que vous avez pour votre vie (comme les branches de l’arbre de vie), racontez-moi ces espoirs. Depuis combien de temps avez-vous ces espoirs ? Comment êtes-vous resté attaché à ces espoirs ? Qui vous a aidé ?

Les lieux que vous souhaitez voir, visiter
Tout au long du chemin à parcourir : nommez les lieux que vous souhaitez visiter, les endroits où vous avez envie de travailler, les écoles où vous voulez aller…. Les pays où vous voulez aller…

Les choses que vous voulez entreprendre
Tournez-vous vers les étapes importantes que vous avez déjà accomplies et inscrire 3 futures étapes importantes à atteindre pour vous. Ce doit être des objectifs atteignables que vous souhaitez réaliser.

Les cadeaux que vous souhaitez offrir
Considérez les cadeaux que vous avez reçus et notez sur le chemin à parcourir les cadeaux que vous souhaitez offrir ou partager. Il peut y avoir des cadeaux non reçus que vous souhaitez transmettre.

Obstacles à dépasser et rivières à traverser
Sur le chemin à parcourir : dessinez une montagne pour symboliser un obstacle que vous (ou des personnes que vous aimez) pourriez avoir à surmonter et une rivière que vous pourriez avoir à traverser.
Comment saurez-vous identifier les moments où ces défis surviendraient ? Comment est-ce que vous et votre cercle de soutien ferez pour empêcher, contourner ou dépasser ces difficultés ? Écrire les réponses à côté des obstacles. Comment resterez-vous fort face aux problèmes ? Regardez votre Kit de survie. Est-ce que vous vous servirez des mêmes outils ? Ou de quoi d’autre ? S’il y en a d’autres, les ajouter au Kit de survie.

Chansons du voyage
Quelles sont les chansons que vous entendrez au cours du voyage ? Notez sur le côté de la feuille les chansons que vous prendrez avec vous. Les chansons qui vous font du bien, qui vous donnent de la force, qui vous mettent en énergie.
Pourquoi ces chansons en particulier ? Quel sens leur donnez-vous ? Quand vous les écoutez, qu’est-ce que cela permet ou vous donne comme espoir ?
Vous pouvez faire un enregistrement de ces chansons pour les écouter quand vous en aurez besoin. Vous pouvez ajouter ces chansons dans votre Kit de survie.

3ème partie – Regarder votre voyage d’en haut, comme un aigle

Souvenirs agréables
Quels sont les bons souvenirs que vous emporterez avec vous dans l’avenir ? Dessinez des étoiles colorées tout au long du chemin à parcourir pour les représenter. Décrire ces bons souvenirs, inclure les images, les bruits, les odeurs, les sensations.
Qui a joué un rôle dans ces souvenirs ? Pourquoi ces souvenirs sont-ils précieux pour vous ? Qu’ont-ils à vous offrir ou à offrir à votre cercle de soutien ? Qu’est-ce qu’ils continueront d’offrir à l’avenir ?
Inscrire les réponses à l’intérieur ou à côté des étoiles.

Donner un nom à votre voyage
Donnez à votre voyage un nom qui symbolise le nom que vous donnez à votre voyage de vie.

Message à autrui
Repensez à votre voyage. S’il y avait quelque chose à partager avec une jeune personne qui serait au tout début de son propre voyage, un message, un proverbe, une histoire, une chanson, qu’est-ce que ce serait ?
Quelle serait une leçon apprise que vous souhaiteriez transmettre ?

Dina Scherrer

Publié le : 28 mars 2016 | 1 Commentaire | Partager/Mettre en favoris


Perles de vie Publié le : 1 mai 2015

porte cleVers qui ou vers quoi revenir quand on a besoin de force

Quand le praticien narratif accompagne une personne et qu’une histoire préférée émerge, c’est-à-dire une histoire qui fait écho à ce que cette personne veut pour sa vie, il va s’efforcer de faire en sorte par tous les moyens que cette personne reste le plus possible reliée à cette histoire. Car rester connecté à l’histoire préférée peut s’avérer pour elle un redoutable défi au milieu des autres histoires qui lui font encore concurrence.
Une manière puissante d’y arriver consiste à trouver des témoins de ces histoires préférées ou bien des personnes qui ne seraient pas étonnées de ce qu’elles racontent ou encore qui apprécieraient ce qu’elles disent. En quelque sorte des témoins de l’histoire préférée.

Une fois ces témoins identifiés, il s’agit d’engager une conversation de re-membering (L’expression « re-membering » est un jeu de mot créé par Barbara Myeroff entre re-member : redevenir membre, et remember : se souvenir) afin que ces personnes ne soient pas seulement un nom, mais qu’elles s’incarnent un maximum. Celui ou celle que nous accompagnons se rend alors compte de l’importance de ces personnes dans sa vie mais également de l’importance qu’elle a dans la vie de ces personnes. En pratique narrative, on appelle l’ensemble de ces témoins de l’histoire préférée le « Club de vie ». C’est en quelque sorte son club de soutien.

Conversation de re-membering :
. Peux-tu me parler de cette personne ? Qui est-elle ? Qu’apprécies-tu particulièrement chez elle ?
. A ton avis, qu’est-ce que cette personne apprécie chez toi ?
. Est-ce que le fait de la connaître t’a permis de faire des choses que tu n’aurais pas faites si tu ne l’avais pas connue ?
. A ton avis, est-ce que le fait de te connaître tel que tu es, lui a permis de faire elle aussi des choses qu’elle n’aurait pas faites si elle ne t’avait pas connu ?
. Qu’est-ce que cela te fait de parler d’elle comme on vient de le faire ?
. Est-ce que te souvenir de ton lien avec cette personne pourrait t’aider quand tu en auras besoin à l’avenir ?

L’objectif, en honorant les personnes importantes pour celui ou celle que nous accompagnons, est multiple :
• Les personnes en difficulté peuvent se sentir parfois seules face à ce qu’elles vivent. Il s’agit de recréer du lien et sortir la personne de l’isolement.
• Une personne en prise avec des difficultés peut être déconnectée de ses compétences et de ses qualités. Il s’agit de trouver des témoins de celles-ci, des personnes qui l’ont vue audacieuse, patiente, avisée, etc. Se reconnecter avec ces témoins est important car ces témoins portent la mémoire de nos compétences le temps que nous-même retrouvions la mémoire.

J’ai pu constater qu’à chaque fois que j’aborde une conversation de re-membering avec un de mes clients, c’est un moment très fort pour lui. Il prend conscience que désormais il ne va plus être seul à lutter contre son histoire de problème, qu’il a une histoire avec cette personne, une histoire qui parle de forces, de valeurs, de compétences et de succès.

Trouver une personne qui va l’aider à aider son client est aussi un moment fort pour le praticien narratif. Notamment entre les séances, dans le quotidien de la personne. Car, si la dynamique de re-membering se met bien en route, le client se rappellera lui-même son lien avec les témoins de ses compétences et de ses qualités lorsqu’il en ressentira le besoin.

C’est à partir de cette idée que j’ai décidé d’utiliser les «Perles de vie»** afin que les personnes que j’accompagne puissent se souvenir plus facilement et au quotidien du lien qui les unit avec leurs personnes ressources ou leurs histoires préférées.

La première fois que j’ai utilisé les Perles de vie c’est pour une mission de conduite du changement en entreprise. J’accompagnais un groupe dont le point commun était de travailler dans la même entreprise depuis plus de vingt ans. L’entreprise changeait de main et de méthodes et cela générait de l’anxiété, du stress et des freins au sein du groupe.

Avant d’aborder le sujet du changement, j’ai proposé que chacun liste tous les moments précieux de sa vie professionnelle qu’il a vécu dans cette entreprise: les rencontres importantes, les évènements qui ont compté, etc. Une fois qu’ils eurent tous fait leur liste d’évènements, j’ai posé sur une table un grand panier de perles de tailles, de formes et de couleurs différentes. Je leur ai demandé de venir choisir une perle par évènement, de prendre bien le temps de penser à l’évènement en choisissant la perle afin que celle-ci lui soit à jamais associée. Ils se sont ainsi tous retrouvés avec une poignée de perles. Je leur ai alors donné du fil pour que chacun relie ses perles. Ils se sont retrouvés avec une sorte de collier représentant les moments importants qu’ils avaient vécus dans cette entreprise. Jusque-là, je les avais fait travailler individuellement. Est venu le temps du partage.

Nous étions assis en cercle et j’ai demandé à chacun de regarder le collier de son voisin et de l’interroger à partir d’une de ses perles: « Qu’est-ce que cette perle dit de toi et de ce qui est important pour toi ? » Sans raconter forcément l’histoire, la personne dit juste ce qu’elle veut partager. Ex. : « Cette perle parle d’amour, car j’ai rencontré ma femme dans cette entreprise ». Ou bien: « Cette perle parle d’harmonie, car c’est une des fois où j’ai réussi à régler un conflit majeur dans mon équipe ».

Ce fut un très bel instant de partage où l’on a honoré les beaux moments professionnels. Ces beaux moments ont été secourus et préservés par la seule force du souvenir. Ils pourront être activés plus facilement par ces perles que nous pouvons garder près de nous, toucher.

Une fois que ces moments précieux ont été célébrés et mis à l’abri, le changement a pu être abordé car les personnes se sentent moins seules et plus fortes face aux futurs défis du changement.

Depuis lors, j’ai souvent utilisé les Perles de vie, notamment cette année avec une classe de 4ème ASP (aide et soutien personnalisé). Ce sont des jeunes détectés comme en difficulté dans leur parcours scolaire et que l’on regroupe dans une classe adaptée à leurs difficultés. Le principe est bon, mais ces jeunes vivent mal le fait d’être à l’écart du système dit « normal ». Mon travail auprès d’eux concerne essentiellement l’estime de soi. Il s’agit qu’ils se construisent une histoire qui les rende plus forts et qu’ils redeviennent ainsi auteur de leur vie.

Vers la fin de ma mission, alors que chacun avait bien avancé sur le chemin de la confiance en soi, je leur ai proposé un exercice qui allait leur permettre de s’accrocher un peu plus à cette confiance retrouvée.

Je leur ai demandé de lister individuellement toutes les personnes importantes, celles qui ont une influence positive dans leur vie, dans toutes les communautés de leur vie: à la maison, à l’école, etc. Pour les aider, je leur ai dit « Vous savez: ces personnes qui, lorsqu’elles vous regardent, font que vous vous sentez plus forts ».

Chacun a ainsi constitué son club de soutien. Ensuite, j’avais prévu tout le matériel nécessaire afin qu’ils aient le choix de faire un collier, un bracelet, un porte-clés, etc. Le principe était le même que pour le groupe de cadres que j’ai évoqué plus haut: prendre le temps de bien choisir les perles en pensant aux personnes qu’on leur associe.

A la fin, j’ai invité chacun des jeunes à présenter au reste de la classe une de ses perles. J’ai demandé : « Est-ce que tu peux nous présenter une de tes perles, celle de ton choix ? Nous dire ce que tu veux sur elle ? » Et ensuite : « A ton avis, en quoi garder cette perle près toi, pourrait t’aider ? A quel moment pourrais-tu en avoir besoin ? Que pourrait-elle te donner comme espoir ? »

Ils avaient magnifiquement compris l’exercice et nous avons eu de très jolies histoires de perles : «Cette perle, c’est ma petite nièce. C’est la seule qui arrive à me redonner le sourire. Je pense que cela pourra m’aider de regarder cette perle quand je serais triste ». « Cette perle c’est ma professeur de français en 6ème. Elle m’aimait bien et moi aussi je l’aimais bien. Avec elle je n’avais pas de problème, j’y arrivais. Je pense que cela pourra m’aider au moment des contrôles, quand je panique, de penser à elle »….

Le professeur principal qui assistait à la séance et moi-même avons été très touchés de voir que certaines perles parlaient de nous. Et nous étions ravis à l’idée que l’aide que nous leur apportions allait, grâce aux perles, se poursuivre au-delà de notre mission.

Dina Scherrer

*Inspirées des traditions amérindiennes, notamment chez les Indiens Navajos où les colliers de perles ont une portée symbolique. Ils protègent, donnent de la force et du courage.
*Dédicace à mon amie et collègue Véronique Vittet et à nos conversations stimulantes. C’est lors d’une de nos conversations qu’est née pour moi l’idée des Perles de vie.

Publié le : 1 mai 2015 | Aucun Commentaire | Partager/Mettre en favoris


« Ben, moi, j’veux bien ! » ou comment être à l’affût des « fines traces ». Publié le : 1 février 2015

Alors que j’étais en séance de coaching dans un collège du 93 avec une classe de 4ème en grande difficulté scolaire, je me suis subitement retrouvée moi-même en difficulté. Je me demandais comment j’allais me sortir de cette situation, quand l’un des jeunes est venu à mon secours et m’a tirée de l’impasse. C’est souvent le cas en coaching: l’on aide une personne qui sans le savoir nous aide aussi.
Ils étaient vingt-cinq, âgés de 13 ans, qu’on avait regroupés dans une classe spécialement adaptée pour les accompagner dans leurs difficultés. Ma mission était principalement axée sur l’estime de soi. A chaque séance, ces jeunes sont plutôt contents de me voir, mais comme ils manquent de confiance en eux, ils ont du mal encore à s’exprimer publiquement. D’autre part, il y a des clans et peu de solidarité entre eux au sein de la classe, notamment entre filles et garçons. J’avais donc choisi ce jour-là un exercice qui les fassent à la fois gagner en confiance et qui leur permettent de se connaître mieux les uns les autres afin de s’apprécier davantage. J’avais décidé de leur faire réaliser leur «arbre de vie». La métaphore de l’arbre leur permettrait de parler d’eux-mêmes plus facilement. Toute la séance y serait consacrée.
Mais ce jour-là, en plus, était un jour particulier. Un représentant du rectorat avait souhaité voir comment se déroulait nos séances. Du coup, des professeurs y assistaient aussi. J’en avais prévenu les jeunes. Le moment venu, je leur ai distribué de grandes feuilles de papier et je leur ai demandé de dessiner chacun un arbre, puis de mettre des mots sur les diverses parties de l’arbre. Sur les racines, les mots devraient être la réponse aux questions: « D’où je viens ? », « Qu’est-ce qui me caractérise, qui fait ce que je suis » – mes origines, mon éducation, mes particularités, mes passions. Sur le tronc, les mots répondraient à: « Qu’est-ce qui fait que, quoi qu’il arrive, mon arbre reste droit ? » – mes qualités, mes valeurs, mes ressources, ce que j’aime faire, ce que l’on me reconnait de bien. Sur les branches, il s’agissait d’exprimer « Quels sont les projets, les rêves et les espoirs que j’ai pour ma vie ? ». Enfin, les feuilles correspondraient à: « Quels sont les gens qui me rendent heureux, qui croient en moi, que je suis content de connaître ? ».
Ils travaillaient donc tous ensemble, mais chacun réalisait son propre arbre. Quand ils eurent terminé, nous avons affiché toutes leurs feuilles aux murs de la classe. C’était «la forêt de vie» de la classe. Jusque là tout allait à peu près bien, même si se trouver des qualités leur avait été un peu difficile. J’avais dû solliciter leurs professeurs pour qu’ils leur soufflent quelques qualités qu’ils reconnaissaient en eux. Je les ai invités ensuite à présenter chacun leur arbre aux autres afin de se découvrir davantage et de faire rayonner au niveau collectif ce qui est important pour eux. Et c’est là que le processus s’est enrayé: aucun des jeunes ne voulait présenter son arbre publiquement. Il me restait une bonne heure de séance et c’était la panne! J’ai un peu insisté, précisant qu’ils n’étaient pas obligés de tout présenter, qu’ils pouvaient se limiter à ce qu’ils souhaitaient, que le seul objectif était de mieux se connaître, d’honorer les différences, d’apprécier les talents, les projets et les qualités de chacun… Rien n’y fit. Il y a eu un grand silence. Je ne pouvais m’empêcher de penser à la personne du rectorat qui devait se dire que «mon truc, ça ne marchait pas des masses»! Les professeurs commençaient à s’agacer du comportement des jeunes et je craignais qu’ils ne finissent par induire l’inverse de l’effet que je recherchais. Je me demandais comment éviter cela, quand, subitement, est parvenue à moi une petite voix, à peine un souffle! Ce fut comme une bouée au milieu de la mer! « Ben, moi, j’veux bien présenter mon arbre si vous voulez ».
C’était Teddy, l’un des jeunes les plus en difficulté de la classe. Timidement, Teddy a présenté son arbre. Cela a aussitôt transformé l’atmosphère. La pression est tombée et la dynamique de la classe a redémarré. Les autres jeunes ont trouvé l’envie de présenter eux aussi leur arbre. Au final, grâce à Teddy, ce fut une belle séance.
J’ai voulu honorer ce « Ben, moi, j’veux bien ». Avant de donner la parole aux autres, j’ai dit à Teddy : « Tu sais, quand tout à l’heure personne ne voulais présenter son arbre, je me suis sentie un peu mal. Je me suis dit que la personne du rectorat allait se dire que ça ne marchait pas tellement ce que nous faisions en coaching. Mais quand tu as dit: « Ben, moi, j’veux bien », je me suis sentie moins seule, je me suis sentie soutenue. Je voudrais te remercier pour cela. Comme je suis curieuse, j’aimerais bien que tu me dises pourquoi tu as dis « Ben, moi, j’veux bien » ? Qu’est-ce qui, chez toi, a permis cela ?»
Teddy a répondu: « Mais, M’dame, vous faisiez pitié! » Alors j’ai demandé à Teddy: « Qu’est-ce que cela dit de toi que tu aies eu pitié de moi ? » Teddy m’a répondu « Ben, j’sais pas, vous venez pour nous aider, ça s’fait pas, c’est tout ».
Alors je me suis tournée vers les autres jeunes et je leur ai demandé : « Qu’est ce que ça nous dit de Teddy son: « Ben, moi, j’veux bien » ? Ils ont tous répondu « Il est courageux», «Il a du cœur», «C’est un mec bien», «Il montre le bon exemple»… Les professeurs ont dit qu’ils étaient à la fois étonnés et fiers de lui. J’ai demandé à Teddy ce que cela lui faisait d’entendre cela sur lui, ce qu’il avait entendu d’important pour lui. Il a retenu qu’il avait du cœur et ça lui faisait plaisir d’entendre cela. Je lui ai demandé: « A ton avis, de qui tu tiens ça, d’avoir du cœur ?» Il m’a répondu qu’il tenait cela de son éducatrice qui était très gentille avec lui et qui lui avait toujours dit qu’il fallait toujours venir en aide à ceux qui en avaient besoin. Il nous a raconté d’autres histoires où il avait eu du cœur. Notamment, une fois, il avait sauvé une personne qui allait se faire écraser en la poussant sur le côté. Cette séance a contribué à redonner confiance à Teddy et à changer le regard des autres sur lui.
Ce « Ben, moi, j’veux bien », c’est ce que l’on appelle en narrative «une fine trace». Une fine trace, ce n’est pas quelque chose qui est là en quantité infinitésimale, c’est le signe discret de quelque chose de bien caché mais qui ne demande qu’à être reconnu et à se fortifier. Derrière le «Ben, moi, j’veux bien» de Teddy, il y avait une très belle histoire de compétences et de valeurs qui révélaient une facette de son identité. Une facette qui vient contredire tout ce que l’on peut entendre en général sur ce jeune, du genre «Il ne fait rien, il ne s’intéresse à rien, il ne participe jamais, etc.»
Etre praticien narratif, c’est être attentif à ces fines traces, les relever, les étoffer. Un des moyens que j’ai trouvé pour ne pas passer à côté d’elles, c’est d’être attentive à mes émotions. Quand je suis émue par un jeune, je me dis qu’il y a quelque chose qui se joue et qu’il faut que j’explore. Quand Teddy a dit: « Ben, moi, j’veux bien », j’ai été bouleversée car je sentais qu’il voulait davantage m’aider que présenter son arbre.
Etre praticien narratif, c’est avoir une double écoute. C’est-à-dire entendre ce que le jeune dit et ce qu’il ne dit pas… qui permet de percevoir ce moment souvent infiniment fugace où une âme a décidé de se livrer, et c’‘est avoir la réactivité de donner à voir ce que celle-ci révèle alors de précieux.

Dina Scherrer

Publié le : 1 février 2015 | 4 commentaires | Partager/Mettre en favoris


Dire « bonjour à nouveau » Une nouvelle approche du deuil Publié le : 8 novembre 2014

Michael White

Et si, plutôt que de chercher à oublier nos disparus, nous leur disions « bonjour à nouveau » ? C’est l’invitation de Michael White, convoquant le souvenir.

Ci-dessous un très bel article publié dans le magazine La Vie du 23 octobre qui s’intéresse et rend hommage au travail entre autre de Michael White sur le concept de « Dire bonjour à nouveau ». Merci à Etienne Séguier, Journaliste à la Vie de m’avoir autorisée à publier son article.

Oublier et tourner la page plutôt que de ressasser des souvenirs … le travail de deuil prend du temps. Parfois même, certains n’arrivent pas à aller de l’avant, tourner la page. Et si plutôt que de chercher à ne plus penser à eux nous essayions de leur « dire bonjour à nouveau » ? C’est l’étonnante proposition formulée par le thérapeute australien Michael White qui utilise le souvenir comme outil thérapeutique.

Mary avait 43 ans lorsqu’elle a consulté Michael White, un thérapeute australien pour la première fois. Six ans auparavant, elle avait perdu son mari décédé d’une crise cardiaque. Jusqu’alors, ils avaient entretenu une belle complicité aimante. Après ce drame, elle avait sollicité des psychologues pour l’aider à accepter cette mort, mais sans y parvenir. Au cours de l’entretien, elle a expliqué qu’elle pensait être incapable de « dire au revoir » à son mari. Michael White l’a alors surprise avec cette hypothèse surprenante : n’aurait-elle pas au contraire trop bien exprimé un « au revoir ». Après un moment de silence, Mary s’est dite intéressée par cette approche. Michael White lui a alors proposé de faire l’expérience de « dire bonjour à nouveau » à son conjoint disparu, en renouant avec leurs souvenirs communs.
C’est à cette occasion que cette démarche a été expérimentée pour la première fois par le thérapeute. Mary a commencé à sangloter doucement. Puis elle a répondu qu’il était « enterré trop profond » dans sa mémoire mais que cela pourrait l’aider de le « déterrer un peu ». Michael White lui a posé plusieurs questions pour « redire bonjour » à son mari et se relier aux regards positifs qu’il nourrissait à son égard. (voir question plus bas). Selon cette approche, il ne s’agit pas de se remémorer les qualités du défunts, mais de percevoir comment ce qui dans notre relation avec lui nous a construit. Durant les deux entretiens suivants, Mary a partagé des redécouvertes qu’elle faisait sur elle-même et sur la vie. Lors du suivi, douze mois plus tard, Mary a confié : « C’est étrange, mais quand j’ai découvert que je n’étais pas obligée de me séparer de mon mari, il a moins envahi mes pensées, et ma vie est devenue plus riche ».

Présenté en 1988 en Australie, cette façon d’accompagner les personnes en deuil est désormais pratiquée aux États-Unis, et plus récemment en Europe, par les psychologues et les coachs, formés à ce que l’on appelle « la pratique narrative ». Cette technique identifie les histoires de notre vie en distinguant celles qui pèsent sur nous et celles qui nous dynamisent. « Se dire bonjour » à nouveau s’adresse en priorité à des patients diagnostiqués comme souffrant d’un « deuil pathologique ». Toute leur existence est organisée autour du proche disparu. Souvent, ces personnes cherchent réellement à effectuer le travail de deuil. « Mais du coup, elles appuient là où cela fait mal, ce manque de la présence physique des personnes, explique Dina Scherrer, coach et formatrice en pratique narrative. À l’inverse, en disant « bonjour à nouveau » à une personne disparue, le proche vivant se donne la permission de commencer une autre forme de relation avec le défunt. » Curieusement, cette démarche permet à l’être décédé de ne plus occuper toute la place, sans pour autant disparaître de l’existence de la personne encore vivante. « Se regarder par les yeux de celui qui est parti permet de reconstruire une identité blessée par le décès. Notre identité se tisse à travers la relation aux autres, précise Dina Scherrer. Lorsqu’on perd un proche, c’est comme si une partie de notre identité partait avec lui. La mort fige cette histoire et elle ne peut continuer à évoluer que si l’on conserve une forme de relation avec la personne qui est partie. »

Béatrice Cameron, psychologue et coach s’est formée à la pratique narrative. C’est elle qui a traduit en français l’article dans laquelle Michael White présente cette façon de « dire bonjour à nouveau » (disponible sur le site : http://www.croisements-narratifs.fr/). « En cas de deuil, nous vivons deux types de perte, explique-t-elle. La première, irréversible, est celle de l’être physique. Mon parent, mon conjoint n’est plus là et je ne pourrais plus goûter à sa présence. La seconde, symbolique, désigne tout ce qui a été partagé avec cette personne. Le travail de deuil classique préconise de « tourner la page » en vivant non seulement la perte physique, mais aussi symbolique, en cherchant à ne plus penser à la personne. » L’approche de Michael White invite au contraire à traiter comme un héritage de plus les éléments heureux vécus ensemble en les réintégrant à notre existence. En anglais, se « dire bonjour à nouveau », s’exprime par le terme « remembering » avec le double sens de « se souvenir » mais aussi « refaire membre » (se réapproprier).

Alors oublier ou se souvenir, quelle solution privilégier ? Les praticiens de cette approche sont d’accord pour ne pas l’opposer avec le « travail de deuil » classique. Ce travail se décompose en cinq étapes qui ne sont pas forcément linéaire, ni systématique : le déni de la mort, la colère, le marchandage en faisant comme si la personne pouvait revivre, la dépression et enfin l’acceptation de la disparition. « Se dire bonjour à nouveau » ne prétend pas se substituer à ces réactions bien humaines. Il propose plutôt un accompagnement lorsque les vivants demeurent pris par la dépression, sans que l’acceptation arrive. « C’est comme si la personne était partie avec une valise, emportant la manière qu’elle avait de nous regarder au moment où cela allait bien. Et avec elle les compétences qu’elles nous reconnaissaient. Comme si nos qualités avaient disparu avec la personne », conclut Dina Scherer. Nous pouvons rouvrir de temps en temps la valise pour ré-endosser ces compétences et continuer d’avancer avec elle.

Comment Bernard a renoué avec sa mère
Bernard avait trente cinq ans quand il a consulté un coach pour des problèmes de confiance en soi. Il avait eu une enfance heureuse jusqu’à la mort de sa mère, à l’âge de onze ans. Après avoir travaillé à muscler l’estime de soi, sans évolution notable, son accompagnateur lui a demandé un jour ce qui aurait changé dans sa façon de se voir lui-même si sa mère n’était pas morte. Après un long silence, les larmes sont montées, mais il a tout de même voulu poursuivre l’entretien. Le coach lui a alors proposé de travailler autour de la question suivante : « sa mère disparue ne lui manquerait-elle pas depuis trop longtemps ? » Il parut à la fois surpris et intéressé. « Qu’est ce que votre mère voyait en vous quand elle vous regardait à travers son regard aimant ? » « Comment est-ce qu’elle savait ces choses-là à votre sujet ? Qu’est ce que vous pouvez voir maintenant en vous qui a été perdu pour vous pendant de nombreuses années ? ». Petit à petit, Bernard se remémora des bons souvenirs, retrouvant des regards et des propos bienveillants tenus par sa mère. Cette façon qu’elle avait d’apprécier son air malicieux, son inventivité pour résoudre des problèmes du quotidien, sa capacité à courir vite. Il a osé partager sur ces découvertes avec son épouse et un de ses collègues. Il a moins cherché l’approbation de son entourage et à s’évertuer à être un autre. Sa mère disparue trop tôt a repris une juste place. Et lorsqu’il en a besoin, il se remémore à nouveau ses bons moments qui l’ont aidés à grandir jusqu’à ses onze ans et qui le soutienne encore lui-même devenu père de famille à son tour.

Les questions pour redire bonjour à nouveau
Dans l’article présentant son approche, Michael White a présenté les questions qu’il avait posé à Mary. Voici la trame de ces questions qui aident à renouer avec ses proches disparus. Nous les avons librement adaptées afin de les rendre plus claires pour un public francophone. Au delà du nouveau regard qu’elle permette d’acquérir sur soi, il est bon de prendre aussi le temps d’accueillir l’émotion qui se présente. Ce questionnaire peut favoriser un travail personnel, mais il ne saurait remplacer un accompagnement dans les cas de deuil particulièrement douloureux à vivre.
– Si vous vous voyez à travers les yeux de votre proche disparu, qu’est-ce que vous remarquez en vous que vous pourriez apprécier ?
– Qu’est ce que vous découvrez de vous-même quand vous prenez conscience de ce que ce proche appréciait en vous ?
– En quoi avez vous contribué à embellir son existence ?
– Qu’est ce que cela change si vous pouvez maintenant aimer ces qualités présentes en vous ?
– Habité par ces qualités, quel pas pourriez vous accomplir pour revenir à la vie ?
– Comment cette prise de conscience vous rend davantage capable d’intervenir dans votre propre quotidien ?
– En accomplissant ce nouveau pas, que pourriez-vous découvrir de nouveau sur vous-même ?

Accompagnement d’une classe endeuillée
Dina Scherrer, coach, a accompagné une classe de 3e Segpa (Section d’enseignement général et professionnel adapté) pour effectuer un travail sur l’estime de soi. Or, juste au moment de la rentrée, l’un d’entre eux, Foued, a été renversé par une voiture, en présence de deux camarades. Une Cellule psychologique a été mise en place pour faire face à ce deuil, mais les jeunes n’y sont pas allés. Avant de débuter l’accompagnement, Dina a rencontré chaque collègien en entretien individuel, mais ils n’ont pas parlé de Foued, là non plus. Durant les trois premiers rendez-vous, dans le cadre du travail sur l’estime de soi, silence encore, même si le nom de Foued était écrit sur tous les cahiers. Au cours de la quatrième rencontre, lors d’une simulation d’un rendez-vous pour obtenir un stage, une jeune fille s’est mise à pleurer en expliquant que leur ami aurait aimé effectuer cet exercice. « D’une certaine manière, j’ai l’impression qu’il y a un absent présent dans cette classe », s’est interrogé Dina et elle a proposé de consacrer la séance suivante à leur camarade, en présence des professeurs. La coach a invité chacun à partager les images qu’il gardait de lui. Puis elle a demandé ce qu’il a apporté à chacun dans leur vie, ce qu’il leur a appris et qu’ils allaient conserver. « Ce fut une séance extraordinaire où ils ont réintégré Foued dans leur vie et ils ont engagé une nouvelle relation avec lui», se souvient Dina. Ce garçon était un sacré numéro : il avait fait quelques bêtises et plein de belles choses. Les professeurs ont aussi raconté ce qu’il leur avait donné. Les adolescents ont été touchés par ce regard positif venant de témoins extérieurs. A l’issue de cette rencontre, deux élèves rappeurs ont écrit une chanson et ils ont interprété leur création devant l’ensemble du collège. En redisant bonjour à nouveau à leur ami, les élèves de sa classe ont permis que leur vécu avec Foued se poursuive d’une façon différente.
A lire : Echec scolaire, une autre histoire possible. Le coaching au service des jeunes en difficulté, de Dina Scherrer, Chez « L’harmattan ».

Une approche inventée par un Australien
Cette démarche a été formulée par le thérapeute australien, Michael White, (1949 – 2008) Elle cherche à repérer comment les histoires (familiale, professionnelle, tribale) nous façonnent, en dégageant celles qui nous dominent et limitent notre existence et celles qui correspondent davantage à ce que l’on souhaite vivre vraiment. Cette approche intègre des travaux d’anthropologues, qui ont notamment observé les rites mis en place par les aborigènes, ainsi que l’action de travailleurs sociaux auprès de populations méprisées. Elle s’appuie aussi sur les recherches de sociologues, mais aussi de philosophes français comme Gilles Deleuze, Jacques Derrida, Michel Foucault, Gaston Bachelard, Paul Ricoeur, Pierre Bourdieu.

A lire :
Sur internet l’article de Michael White sur se dire bonjour à nouveau est lisible en français sur le site : http://www.croisements-narratifs.fr/ (rubrique traduction)
En livre
– « Qu’est-ce que l’approche narrative ? », Alice Morgan, Lulu.com. Une présentation claire et accessible, qui montre que cette démarche peut s’appliquer aussi à des séparations avec des personnes qui encore en vie, mais avec lesquelles nous ne sommes plus en relation.
– « Les approches collaboratives en thérapie », de Béatrice Dameron, Satas. Un livre pour comprendre notamment comment les personnes vivant des séparations peuvent être accompagnées en allant chercher leurs élans de vie à travers leur propre histoire.

Publié le : 8 novembre 2014 | 3 commentaires | Partager/Mettre en favoris


Qu’est-ce que l’Approche Narrative ? Publié le : 5 juillet 2014

Les origines

Les Pratiques Narratives ont vu le jour en Australie il y a maintenant presque trente ans. Michael White (1948-2008), thérapeute australien, et David Epston, thérapeute néo-zélandais, en sont les deux chefs de file. Leur introduction en France est très récente. C’est une approche qui vient avant tout de l’accompagnement collectif. Elle a été mise au point par des travailleurs sociaux qui, dans leur travail quotidien, étaient confrontés à des populations en proie à diverses dépendances, à l’inceste, au viol, à la pédophilie, ainsi qu’à des suicides. Ce n’est pas un hasard si cette approche est née en Australie. Ce continent a été l’objet d’une colonisation violente. La population d’origine y a été la victime d’un double génocide. La quasi-totalité des Aborigènes a été éliminée physiquement et, dans ce qui restait des communautés, la pratique systématique a été d’enlever les enfants à leur famille pour les placer chez des colons afin de les « assimiler ». Depuis lors, des problèmes dramatiques se sont développés au sein des communautés aborigènes, notamment l’alcoolisme, la violence, l’inceste. La déscolarisation fait aussi partie des maux de cette société et, comme on peut s’en douter, elle n’arrange rien. Des psychologues et thérapeutes blancs ont été sollicités. Parmi eux, Michael White, qui s’est démarqué par une posture originale. Il a dit aux Aborigènes : « On nous demande de vous aider à résoudre des problèmes que nous avons créés. C’est un peu compliqué pour nous. Nous ne connaissons rien à votre culture, à vos traditions. Donc, tout ce que nous pouvons faire pour vous aider est de vous demander de nous expliquer comment vous pensez le monde, et de rechercher dans votre culture et dans vos traditions, qui ont 50 000 ans, si par hasard il y a des solutions qui ont déjà été élaborées pour résoudre les problèmes de la communauté. » Pour moi, le fondement même des Pratiques Narratives est là, dans cette posture modeste que Michael White adopte face aux Aborigènes. C’est l’autre qui sait, qui est expert de sa vie. C’est l’autre, en nous parlant de ce qu’il vit, en répondant à notre invitation de nous aider à l’aider, qui va s’aider lui-même. Individu ou communauté, chacun possède en lui la ressource de développer les histoires qui le rendront plus fort.

Ce que sont les Pratiques Narratives pour moi

Les Pratiques Narratives, pour moi, sont à la fois une représentation de l’être humain, une éthique de la relation à l’autre et une méthode d’intervention. Une représentation de l’être humain Nous savons tous que les peuples se racontent des histoires qui forgent leur identité. Certaines de ces histoires sont directement constatables : dans les légendes qu’on se répétait ou qu’on chantait jadis, dans les textes qui structurent la vision du monde, ou, à l’époque moderne, dans les manuels utilisés dans les classes par les enseignants. Qu’est-ce qu’être hébreu, chrétien, musul-man, français, russe ou chinois, marxiste, néolibéral ou écologiste, sinon se raccorder à une histoire qui explique le monde et comment s’y comporter ? Que l’identité se tisse d’histoires n’est pas seulement vrai pour un peuple ou une communauté. Comme l’a montré, en France, Boris Cyrulnik, c’est tout aussi vrai pour les individus. Chacun d’entre nous, plus ou moins consciemment, se raconte des histoires et ces histoires ont une conséquence déterminante sur la façon dont il vivra les événements qui affecteront sa vie. Selon la narrative, il convient de parler d’histoires au pluriel. Les individus ou les communautés qui survivent à une épreuve inouïe ont parfois dû changer l’histoire qu’ils se racontaient. Mais une nouvelle histoire ne s’achète pas en magasin, comme un autre disque à mettre sur le lecteur. Une nouvelle histoire n’est vraiment nôtre que si elle se raccorde à notre intimité la plus profonde, que si elle se tisse de ce qui est déjà en nous. La représentation que nous propose donc la Narrative de l’être humain est celle d’un être « multi-histoires ». Il peut interpréter une « histoire dominante », de même qu’on interprète une partition musicale ou un rôle. Mais, en cas de besoin, il est capable, en fouillant dans ses expériences de vie, de constituer ou de faire ressurgir une nouvelle histoire qui sera vraiment sienne tout en lui offrant des choix et des stratégies plus pertinents. Vivre sa vie différemment, en accord avec ses valeurs et principes, est l’aboutissement de la démarche narrative. Une première conséquence de cette aptitude à produire des histoires différentes est que la personne peut être détachée du problème. Dans la représentation de l’être humain à laquelle nous invite la Narrative, il y a ce principe clé selon lequel « le problème est le problème, la personne est la personne, la personne n’est pas le problème ». On touche ici, déjà, à l’éthique dont la Narrative est porteuse. Une représentation, donc, de la personne comme étant « multi-histoires » mais avec, parmi ces histoires, un récit qui prend davantage d’importance que les autres, que nous appelons « l’histoire dominante ». Nous avons tous des histoires dominantes que nous faisons vivre dans les différentes étapes de notre vie. Elles se construisent à partir de ce qui se raconte et de ce qui se dit de nous dans nos milieux d’origine – famille, communauté locale ou professionnelle, école, etc. – et s’enrichissent de ce que nous vivons. Elles s’ancrent en nous au fil des années et finissent par prendre une place de plus en plus grande. Certaines de ces histoires peuvent nous aider à faire face à des situations difficiles. D’autres, inversement, peuvent nous empêcher d’avancer ou nous faire souffrir. Elles deviennent alors des « histoires dominantes à problèmes » et c’est souvent ce qui amène nos clients à venir nous voir. Quand un client vient nous voir, il nous raconte souvent une histoire dominante à problème, par exemple : « Je suis trop timide » ou « Je suis quelqu’un qui ne sait pas prendre de décision. » Il nous raconte son histoire comme si c’était à la fois la réalité et la fatalité. « Je suis comme cela », autrement dit : « Je suis né comme cela, je ne peux pas être autrement. » Pour nous la raconter, il va aller chercher spontanément dans ses expériences de vie tous les exemples qui renforcent sa croyance qu’il est « comme cela ». Tout le travail d’un accompagnement narratif va être d’écouter et d’accueillir cette « plainte » de notre client. J’entends « plainte » comme l’expression par une personne de sa souffrance, de son mal-être ou de son insatisfaction. Mais il ne s’agit pas seulement de l’écouter et de l’accueillir. Il s’agit de considérer cette plainte comme un hommage que cette personne rend à ses valeurs. Car un problème est un problème quand ce qui est important pour la personne est étouffé. Il s’agit donc d’abord de reconnecter celle-ci avec ce qui a de la valeur pour elle dans la vie. Son « histoire de problème » prendra alors pour elle des allures de résistance, sa manière à elle de rester fidèle à ce qui lui est important. Ensuite, il s’agit de faire prendre conscience à notre client que l’histoire qu’il raconte ne prend pas autant de place que cela dans sa vie et qu’il y a encore beaucoup d’espace pour d’autres histoires possibles pour lui. Des histoires d’exceptions à l’histoire jusque-là vécue comme dominante et problématique. L’inviter à aller puiser dans ses autres expériences de vie toutes les fois où le problème ne s’est pas manifesté, toutes les fois où il a eu de l’influence voire le dessus sur le problème. Avec les exceptions va naître au fur et à mesure des séances une nouvelle histoire, que nous appelons une « histoire préférée ». En prenant de l’ampleur, cette histoire préférée viendra contrebalancer l’histoire du problème qui du coup perdra de plus en plus de son pouvoir sur la personne. Une éthique de la relation à l’autre La narrative est une éthique car elle nous invite à avoir un regard positif sur tout être humain et à n’intervenir que dans le respect de sa responsabilité. Elle considère aussi que, si ce que nous appelons « l’individu » existe, il ne saurait en revanche se construire, identitairement, sans la société de ses semblables. Elle s’adresse donc certes à l’individu, mais à l’individu dans une communauté – de vie, de travail, etc. Jamais la personne et le problème ne sont confondus. Le regard du coach narratif est fondé principalement sur deux choses : – la foi inconditionnelle dans les potentialités de l’autre, quel que soit le visage qu’il nous présente ou l’histoire par laquelle il s’est fait – comme nous disons – « recruter »; – la foi dans sa capacité de liberté et de respon-sabilité par rapport aux histoires qui l’asservissent. Chacun d’entre nous est considéré comme ayant une aptitude inaliénable à orienter le cours de sa vie. Chaque être humain est à lui-même son propre espoir. Il ne s’agit donc pas, pour le coach narratif, d’être une sorte de directeur de conscience, d’enseigner les bons comportements ou d’orienter les choix de la personne, mais d’inviter la personne qui est en face de lui à visiter des ressources qu’elle a déjà à son insu pour produire de nouvelles solutions. Ce regard sur l’autre, prêt à accueillir, peut être facilité par des dispositions personnelles du coach, mais il n’est en aucun cas acquis et reste en permanence à cultiver et à entretenir. C’est l’effort éthique, parfois l’ascèse, propre au coaching narratif. Une méthode d’intervention La particularité de la méthode narrative est d’être un questionnement sur les récits. Par son questionnement, le coach fait émerger les récits qui structurent l’identité et les comportements de la personne. C’est une méthode d’intervention basée sur des conversations narratives. Derrière chaque question du coach narratif il y a une intention, celle d’aller chercher un certain type d’information. Il y a les conversations narratives « externalisantes » : elles s’appuient sur des questions qui ont pour intention de faire émerger l’histoire dominante et de détacher la personne du problème. Il y a les conversations de « re-autoring », avec des questions dont l’intention est d’aller chercher dans la vie des personnes tout ce qui est important pour elles : rêves, espoirs, croyances, engagements, afin de les aider à augmenter leur sentiment d’initiative et d’influence personnelles et, au final, afin de les rendre à nouveau auteur de leur vie. Qu’est-ce qu’il veut ? Quelle est son intention ? Les gens agissent toujours dans un objectif. Leur permettre de développer le plus d’histoires possible à partir de leurs intentions. La reine des questions étant : Qu’est-ce qui est vraiment important pour toi ?

Dina Scherrer

Publié le : 5 juillet 2014 | 1 Commentaire | Partager/Mettre en favoris