Chaque individu possède en lui la ressource de développer des histoires qui le rendront plus fort

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L’oeil d’amour Publié le : 12 septembre 2019

l'oeil d'amourOn a toujours le choix du regard que l’on décide de porter sur une personne. Ce que j’appelle l’œil d’amour ou le regard pygmalion, c’est un regard qui invite à voir ce que la personne a plutôt que ce qu’elle n’a pas. Un regard qui fait grandir, qui rend plus fort, qui ouvre des possibles. C’est accueillir les personnes du côté de la vie, de ce qui les met en vie. C’est honorer le plein des gens. Quand on accueille les personnes à cet endroit-là, il est plus facile pour elles d’aborder ensuite les défis qu’elles ont à affronter sans se laisser paralyser par eux. Développer son regard pygmalion est à la portée de toutes et tous. Tous ceux qui dirigent, managent, éduquent, accompagnent d’une manière ou d’une autre les personnes peuvent le développer. Face à une personne, on a toujours le choix à un moment donné du chemin que l’on va prendre avec elle.

Le meilleur moyen de vous expliquer ce qu’est le regard pygmalion et comment le développer est de cartographier en quelque sorte une de mes séances qui, de mon point de vue, à bien marché. Je vais vous d’une séance que j’ai eue avec Kevin, un jeune collégien en difficulté scolaire. J’accompagne généralement des managers mais une partie de mon activité, qui me tient à cœur, est d’accompagner des jeunes en grande difficulté scolaire. J’accompagne chaque année une classe de 4ème. Je viens les voir une dizaine de fois dans l’année pour des séances collectives ou individuelles. Je les aide à reprendre confiance en eux, en l’avenir et à identifier un projet d’orientation au plus près de ce qui pourrait les intéresser dans la vie.

Ce jour-là, c’est moi qui étais en difficulté. Je ne décolérais pas. Je venais de me prendre la tête avec une de mes filles au téléphone quand je me suis retrouvée face à Kevin pour une séance individuelle. Kevin n’était jamais très bavard. Je n’avais entendu que trois mots venant de lui en 4 séances : oui, non et je ne sais pas. En plus, on devait aborder son projet d’orientation et il n’aimait pas du tout parler de ce sujet.

Face à Kevin, j’ai fait comme si tout allait bien pour moi. J’ai commencé à engager la conversation avec lui quand soudain il me regarde et me dit : « Ça va pas Madame ? » Je lui ai répondu : « Si si, ça va. Pourquoi tu me demandes ça ? » Il me répond : « Parce que ça se voit que ça va pas ».

Ma première réaction, honnêtement, a été de me dire : « Il ne va pas me gonfler lui aussi. De quoi je me mêle ? ». Mais très vite j’ai décidé de regarder ce qu’il se passait différemment. Oui, il m’agaçait avec ses questions mais c’était aussi la première fois que je l’entendais prononcer autant de mots à la fois. De plus, il venait de faire preuve d’une belle compassion, d’observation et de curiosité à mon égard pour voir mon état que j’avais désespérément tenté de cacher. Alors, j’ai décidé de le suivre sur ce chemin qu’il m’ouvrait. J’avais l’intuition qu’on allait y faire de jolies découvertes. Et pour cela, je l’ai consciemment laissé entrer un peu dans ma vie.

Je lui ai dit : « Bon, c’est vrai, tu as raison, ça ne va pas trop mais je te rassure, ça n’a rien à voir avec toi. Dis donc tu es drôlement observateur. J’essayais de cacher mais tu as vu quand même. J’aimerais bien savoir à quoi tu as vu que ça n’allait pas ». Kevin de répondre : « Vous n’êtes pas comme d’habitude, vous ne souriez pas » et de continuer « C’est quoi qui va pas Madame ? ».

J’étais fascinée par son audace et sa ténacité à vouloir tout savoir. J’hésite à nouveau à répondre et à la fois, c’est la première fois qu’il me parle autant. Alors, j’y vais : « Ecoute, c’est un peu tendu avec ma fille en ce moment. Rien de grave mais elle a un examen dans quelques semaines et j’ai l’impression qu’elle ne bosse pas du tout ».

Il a voulu tout savoir sur elle : son prénom, son âge… Et puis, contre toute attente, Kevin, en grand sage de 13 ans, a tenu à me donner quelques conseils que j’ai écoutés attentivement. Il m’a dit : « Ecoutez Madame, c’est normal, à son âge on n’aime pas travailler. On a envie de sortir avec ses amis et de s’amuser. Et puis on en a marre que les parents demandent toujours, quand ils rentrent le soir, si on a travaillé. Comme s’il y a que ça qui les intéresse. Moi, si j’étais vous, je ne lui demanderais plus si elle a travaillé. Ce soir, quand vous allez rentrer, vous allez juste lui demander : ça va, tu as passé une bonne journée ? Vous ne lui parlez plus des devoirs et vous allez voir, ça va s’arranger ».

Bon, il est bien mignon Kevin mais j’étais un peu sceptique quant à l’efficacité de sa méthode. Néanmoins, j’avais décidé de la mettre en pratique le soir même avec ma charmante fille. Quand je suis rentrée chez moi, j’ai suivi à la lettre les conseils de Kevin. J’ai arboré mon plus beau sourire pour demander à ma fille : « Ça va, tu as passé une bonne journée ? » Ma fille m’a jeté un regard qui avait tout l’air de dire « Mais qu’est-ce qui lui prend subitement… », mais j’ai tenu bon et quelques jours plus tard, c’est elle qui est revenue vers moi pour me dire qu’elle avait eu une super note à un examen blanc et pour me parler de ses cours. Kevin avait raison, il fallait la lâcher un peu et lui faire confiance.

Quand j’ai revu Kevin, je l’ai remercié pour ses précieux conseils et on a continué à travailler sur son projet d’orientation. Comme par hasard, Kevin avait plein d’idées cette fois pour lui. Notre mode de relation avait nettement changé. Il me parlait beaucoup plus. Ce n’était plus moi seule qui posais des questions et attendais des réponses qui ne venaient pas. Nos entretiens avaient pris la forme de conversations riches.

En laissant Kevin contribuer à ma vie, je lui ai permis de reprendre confiance, de se sentir utile aux autres et, quand on se sent utile aux autres, on ressent un sentiment puissant d’exister, on reprend espoir.

Je viens pour aider ce jeune homme et c’est lui qui m’aide. Ce n’est pas très protocolaire me direz-vous. Ce qui reste éminemment éthique pour moi, c’est de l’avoir fait sciemment. Se laisser aider par un jeune homme en difficulté scolaire de 13 ans a été l’un des chemins les plus efficaces que j’ai pris pour passer en quelques minutes du mutisme à une conversation riche, du « je ne sais pas » à « j’ai plein d’idées », du « je ne vaux rien » à « je suis utile aux autres ».

Face à cette situation, au départ j’avais deux choix :

– Le premier choix était de voir face à moi un jeune en difficulté scolaire, habituellement mutique et cette fois impoli car trop curieux vis-à-vis d’un adulte qui vient pour l’aider (c’est bien connu, « la curiosité est un vilain défaut »). Et puis un accompagnant doit garder de la distance, ne pas montrer ses faiblesses. De même, c’est moi l’aidant, c’est moi qui sais.

– Le second choix était de porter mon regard ailleurs et de voir autre chose qui est présent aussi mais sur lequel on ne s’attarde que rarement car trop centré sur l’histoire de difficulté du jeune.

Je n’ai pas mis longtemps à choisir la deuxième option. En prenant cette voie, je savais qu’elle serait bien plus ressourçante pour Kevin et pour moi car cette voie me montrait un Kevin qui, soudainement, décide de parler, qui est attentionné, très observateur et riche d’expériences à partager. Si j’avais fait le premier choix, je serais totalement passée à côté de cette partie de son identité qui est quand même un beau terreau pour travailler l’estime de soi. De plus, en parlant de mes difficultés à Kevin, je le sors de l’isolement car je lui montre qu’il n’est pas le seul à galérer.

La bonne nouvelle, c’est que l’on a toujours le choix du chemin à emprunter pour regarder une personne pour peu que l’on prenne le temps de regarder plus largement et qu’on ait l’envie de se laisser surprendre et de sortir un peu des sentiers battus.

En faisant ce choix, j’ai fait le choix du regard pygmalion et par là-même, j’ai aussi fait mon job d’accompagnant qui est de restaurer sa confiance. Quand on sait ce que l’on fait, que l’on fait les choses en conscience, on fait du regard pygmalion un véritable outil car on l’intègre dans le processus d’accompagnement.

C’est ce que j’appelle le regard pygmalion en accompagnement. Ce qui m’aide à le développer, c’est que -dès que je ne suis pas à l’aise ou en difficulté dans un accompagnement- je prends le temps intérieurement de me dire : « Qu’est-ce qu’il y a d’autre que ce que je vois ? ». L’idée n’est pas d’inventer autre chose, l’idée est d’être en pleine présence, attentif à guetter ce que l’on appelle dans ma pratique les « fines traces » qui sont une porte d’entrée vers d’autres histoires qui parlent de compétences, de valeurs, d’expériences que la personne a sur sa vie.

Ce qui m’a alertée dans le cas de Kevin, ce sont mes émotions : d’abord de l’agacement et ensuite j’ai été bouleversée car j’ai senti derrière sa curiosité un réel intérêt à mon égard. C’est la première fois qu’il me donnait accès à une partie de lui, de son identité qui parlait d’autre chose que « je suis en difficulté scolaire ».

Prendre le chemin du regard pygmalion, c’est avoir la capacité de percevoir ce moment souvent infiniment fugace où une âme a décidé de se livrer et c’est avoir la réactivité de donner à voir ce que celle-ci révèle alors de précieux.

Publié le : 12 septembre 2019 | 1 Commentaire | Partager/Mettre en favoris


1 Commentaire sur l'article “L’oeil d’amour”

  1. 1 Domitille a dit à 14 h 08 min le novembre 28th, 2019:

    Magnifique article. Un très beau terme que ce regard pygmalion. Juste avant d’aller dormir, ma nuit devrait être très agréable. Je vais le garder en tête pour mes futurs accompagnements. Merci beaucoup.


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