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Le regard pygmalion Publié le : 26 août 2018

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Ma fille vient d’être prise pour une année d’alternance dans une prestigieuse enseigne française. Elle n’a que 19 ans et se prépare à sa 2ème année de BTS Communication. Elle n’y croyait pas trop. L’annonce précisait un bac + 4 minimum et une bonne base d’anglais. Elle n’était pas la mieux placée sur ces critères mais avait décidé d’y aller quand même. A un mois de la rentrée, il y avait urgence à trouver une entreprise qui l’accueille. Son audace a été récompensée car ses deux interlocutrices ont visiblement décidé de regarder autre chose. Elles ont privilégié outre sa petite expérience de l’année précédente, sa détermination, son envie et sa répartie car, quand l’une de ses interlocutrices lui a dit qu’elle était un peu trop jeune, ma fille lui a répondu que Mbappé venait d’être champion du monde au même âge qu’elle.

Je voudrais vraiment rendre hommage à toutes celles et ceux qui ont le courage un jour de poser leur regard ailleurs que sur ce qui est forcément demandé et attendu. Je trouve que c’est un magnifique acte de résistance qu’ils font là. En faisant cela, ils tournent le dos aux normes et cassent les idées reçues, à savoir dans ce cas qu’il faut forcément sortir des grandes écoles pour réussir, qu’aujourd’hui, si tu n’es pas bilingue, tu n’as aucune chance, qu’il faut avoir un certain âge pour être efficace…

Mais le plus incroyable, c’est qu’en faisant cela, ils contribuent considérablement à changer le destin de certaines personnes. C’est à la portée de tous d’agir ainsi et dans tous les domaines. Nous avons tous à un moment donné ce pouvoir de regarder une personne autrement et de lui donner par là même l’opportunité d’ouvrir une porte qu’il aurait été difficile, voire impossible, pour elle d’ouvrir. Et cette porte, une fois ouverte, peut venir colorer complètement différemment sa vie.

Porter son regard ailleurs, c’est ne pas s’attarder sur ce que la personne a de moins que les autres, c’est regarder ce qu’elle a tout simplement, c’est regarder au-delà ce que qu’il y a à voir, c’est entendre ce qui n’est pas forcément dit, c’est voir et écouter à un autre endroit (à l’endroit du cœur, du ressenti), c’est avoir cette capacité à se laisser toucher par ce que l’on voit et ce qui est dit. C’est un regard curieux, bienveillant et solidaire.

De plus, avoir bénéficié un jour de ce regard qui nous a ouvert des possibles, fait de nous des personnes meilleures, plus enclines nous-mêmes à poser le même regard le moment venu sur d’autres personnes. On aura envie de rendre en quelque sorte ce que l’on nous a donné. On injectera dans notre quotidien ce regard optimiste sur l’autre. Un regard qui nous a fait du bien, nous a aidé, nous a fait grandir reste à jamais gravé dans notre mémoire. On n’oublie jamais celui ou celle qui, un jour, nous a donné de la valeur. Même si on n’y pense pas au quotidien, chaque fois que nous reproduirons ce regard, ce sera une manière de leur rendre hommage. Se souvenir de ceux qui ont été bienveillants à notre égard, c’est comme leur remettre une médaille pour ce qu’ils nous ont permis de réaliser grâce à eux.

Ce qui arrive aujourd’hui à ma fille me fait me souvenir d’une de ces personnes à qui j’aurais bien envie de remettre une médaille. Il s’agit de Christian.

J’ai démarré ma vie professionnelle très tôt, à 17 ans avec juste un CAP de sténodactylo. Entrer dans la vie active me faisait si peur, je ne me sentais pas du tout prête. Après un court parcours scolaire où j’ai vite été cataloguée « enfant en difficulté » et après une formation professionnelle que je n’avais pas vraiment choisie, me voilà lancée dans la vie active avec très peu de confiance en moi. Je répondais machinalement à des annonces sans même me soucier du secteur. Mes premiers rendez-vous professionnels ont été catastrophiques. A l’époque, pour ce type de métier, on nous faisait passer des tests. On nous dictait un texte pour savoir si on savait taper à la machine et si on ne faisait pas trop de fautes. Je savais à peu près taper à la machine mais je faisais beaucoup de fautes d’orthographe. En plus, avoir la personne qui dicte à côté et qui regarde par-dessus mon épaule me paralysait. Je rentrais chez moi en pensant que jamais aucune personne ne voudra m’embaucher.

C’est lors d’un de ces tests, que je redoutais, que je me suis retrouvée face à un homme d’une quarantaine d’années. Il a pris le temps de se présenter, de me présenter le poste. C’était pour remplacer sa secrétaire partie en congés de maternité. Je l’écoutais à moitié, j’appréhendais déjà le test.

Il a commencé à me dicter une lettre en regardant ce que je tapais et à un moment, il a arraché la feuille que j’étais en train de taper en me disant : « Excusez-moi, je me suis trompé, on va recommencer ». Il m’a redicté la même lettre en prononçant très lentement chaque mot, quasiment syllabe par syllabe, presque en épelant chaque mot. Je ne comprenais pas trop pourquoi il faisait cela. A la fin, il a lu ma lettre et m’a dit : « C’est super, vous pouvez commencer quand ? »

J’ai réalisé après coup que je venais de signer mon premier contrat dans un grand groupe de publicité, que mon interlocuteur s’appelait Christian, il était Responsable du développement de l’agence.

Par la suite, Christian a toujours été d’une grande patience avec moi, prenant un temps fou à m’expliquer tout ce que l’on faisait, relisant tout ce que je tapais les premiers mois sans jamais dire que c’était pour corriger mes fautes mais que c’était sa manière de travailler. Il avait une manière de me dire les choses qui faisait que je ne me sentais jamais nulle. De plus, il prenait toujours ma défense quand on osait critiquer mon travail. Un jour le Président de l’agence l’appelle et comme il n’était pas là, c’est moi qui ai répondu. Il m’a posé une question sur un dossier et je n’ai pas su lui répondre. Il m’a insultée en me disant : « Vous bossez dans la pub ou dans les boulons ? » Quand j’ai raconté cela un peu embêtée à Christian, il était mort de rire. Et par la suite, à chaque fois que je faisais une erreur, Christian me disait : « Attention Dina, tu frises la clé de 8 ».

A son contact, ma confiance et par là même mon intelligence se sont remises en route. J’apprenais vite et bien, je prenais des initiatives. J’étais tellement heureuse d’être là que j’irradiais. Cet homme m’avait fait confiance, je n’avais de cesse que de mériter cette confiance.

Quand quelques mois plus tard sa secrétaire est revenue, il a créé un poste pour pouvoir me garder. Je suis devenue son assistante développement. Il m’emmenait partout avec lui. Il m’a appris son métier. Il m’a fait grandir. Il me regardait comme une personne capable de tout faire et je devenais cette personne capable de tout faire. Il se trouve que je me suis révélée plutôt efficace à ses côtés. Il disait toujours de moi : « Dina, elle rend les choses possibles ».

Christian a été une personne capitale dans mon démarrage professionnel. Ma rencontre avec lui a totalement changé la couleur de ma vie professionnelle. J’ai pu prendre un chemin que je n’aurais jamais imaginé pouvoir prendre un jour, le chemin d’un secteur très élitiste qu’était la publicité à l’époque, le chemin de l’évolution, des responsabilités, de la réussite.
Je me souviens un jour avoir demandé à Christian pourquoi il m’avait embauchée ce jour-là alors que je savais que je n’étais pas la meilleure candidate. Je pensais qu’il avait eu un peu pitié de moi mais pas du tout. Il m’a dit qu’il avait été touché par cette jeune fille qui avait l’air si déterminée, pleine de bonne volonté, souriante, qui se tenait si droite et fière. En fait, il avait vu un potentiel chez moi que j’étais encore loin de m’imaginer posséder. Pour voir cela, il faut avoir la curiosité de regarder au-delà de ce qu’il y a à voir. C’est cela le regard pygmalion.

Quelques années plus tard, Christian a été appelé vers d’autres horizons et moi, une autre agence est venue me débaucher. J’ai passé 20 ans dans ce secteur et j’ai terminé Directrice du développement et de la communication du plus grand groupe de publicité mondial.
Je n’ai jamais revu Christian. Je n’ai réalisé que bien plus tard l’importance de sa contribution dans ma vie. Je regrette de ne pas avoir eu l’opportunité de lui dire qu’il avait été si important pour moi. Je me demande quelle aurait été ma vie professionnelle si je ne l’avais pas croisé.

La roue tourne

15 ans après que nos routes se soient séparées avec Christian et alors que j’étais moi-même Directrice du développement d’une grande agence de publicité, une jeune femme a postulé pour un stage. Je recevais beaucoup de demandes mais son CV a attiré particulièrement mon attention, notamment parce qu’il y avait des fautes d’orthographe. Le Président de l’agence avait fait HEC et nous avions une consigne qui était de ne prendre que des HEC. J’ai quand même donné RV à cette jeune femme de 20 ans qui faisait une école de publicité et qui, pour valider son année, devait faire un stage en agence de publicité.

Samia m’a tout de suite séduite par son enthousiasme. Elle avait l’air beaucoup plus à l’aise que je ne l’étais à l’époque au moment des entretiens, très souriante et volontaire, me vantant ses expériences et sa motivation pour la publicité. Elle ne correspondait pas au profil demandé par ma hiérarchie mais je me suis entendue lui dire oui tout de suite. Je n’ai pas été déçue car elle a réalisé un super stage. On est restées en contact, elle m’envoyait des petits mots de temps en temps pour me dire où elle en était. Quand elle a fini ses études, je l’ai embauchée. On a travaillé quelques années ensemble et ensuite j’ai été appelée moi-même à d’autres fonctions, et quelques années après j’ai quitté ce métier pour me former au coaching.

J’avais un peu perdu de vue Samia. Un jour elle m’a rappelée pour me donner de ses nouvelles. Elle était désormais responsable de la fondation d’un grand groupe. Moi je lui ai dit que j’étais coach, que je venais de monter ma structure, que je n’avais pas encore de clients mais que je ne désespérais pas d’y arriver et que surtout je me sentais enfin à ma place. Elle m’a rappelée quelques jours plus tard en me proposant d’animer des journées pour sa fondation. Ils organisaient des journées « découverte de l’entreprise » et accueillaient des classes entières de lycéens à qui ils faisaient vivre une journée riche de rencontres avec des professionnels. Elle m’a donné carte blanche pour nourrir ces journées.

Samia a été ma première cliente dans mon nouveau métier. Inutile de vous dire l’importance d’un premier client quand on démarre une activité. Cela fait aujourd’hui dix ans que je suis coach, mon activité s’est depuis développée et Samia est toujours l’une de mes principales clientes. Quand j’y pense, je suis extrêmement émue et fière qu’une jeune femme que j’avais embauchée m’embauche à son tour. Même si les choses se sont mises en place plutôt naturellement, je sais que Samia a hérité de ce regard différent et que me faire travailler à son tour, c’est sa manière à elle de me remettre une médaille.

J’ai injecté ce regard pygmalion dans ma posture de coach narratif et, face à chaque personne que j’accompagne, j’essaie de ne jamais oublier de regarder au-delà de ce que la personne me donne à voir.

Publié le : 26 août 2018 | 1 Commentaire | Partager/Mettre en favoris


1 Commentaire sur l'article “Le regard pygmalion”

  1. 1 Julia a dit à 8 h 52 min le septembre 4th, 2018:

    Quel bel article, merci pour ce partage Dina !


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